Valentin Garcia, Doctorant à l'Université Toulouse Capitole

Propos recueillis par Sylvio Quincey, Animateur du Forum de l’AFDD


L’équipe d’animation du Forum a décidé de se rendre dans les Universités de France. Objectif : aller à la rencontre de nos amis doctorants. Plusieurs métropoles sont programmées. La première choisie est célèbre pour sa brique romaine…

Valentin Garcia


J’ai nommé : Toulouse, la ville rose !
Valentin Garcia est doctorant en droit des contrats et droit processuel à l’Université Toulouse Capitole. Il nous a reçus très gentiment, malgré le stress de sa soutenance qui approche.

Q1. Bonjour Valentin. Vous êtes doctorant en droit des contrats et droit processuel à l’Université Toulouse Capitole et vous venez de codiriger la rédaction d’un livre intitulé Jeu(x) & droit(s), publié aux Éditions L’Épitoge : pourquoi ce livre ?

R1. Bonjour Sylvio. Cet ouvrage paru en novembre dernier est le deuxième ouvrage de l’Association des doctorants de l’Institut de droit privé de Toulouse. Nous avons depuis trois ans mis en place une journée d’études annuelle. Le premier colloque publié aux Annales de l’Université Toulouse Capitole avait pour thème « Désir(s) et droit ». Le deuxième publié le mois dernier portait donc sur le jeu. Le troisième dont la journée s’est tenue en octobre dernier avait pour thème « Mixité et droit » et il sera également publié. C’est un colloque organisé par les doctorants pour les doctorants et docteurs. L’objectif est de dynamiser l’action doctorale. Cela permet aussi et surtout aux doctorants de « se lancer » pleinement dans le milieu de la recherche. En outre, la participation à un colloque est toujours une expérience supplémentaire qui permet de préparer aux prochaines grandes étapes de la vie du doctorant, pour ne pas dire la soutenance.

Q2. Est-il facile d’organiser à plusieurs doctorants, un colloque et la publication de ses actes ? Comment se sont répartis les rôles entre vous ?

R2. La direction scientifique des colloques et des publications est assurée par le bureau de l’Association des doctorants de l’institut de droit privé. Le bureau est composé de quatre membres. Pour Jeu(x) et droit(s), le bureau était le suivant : Alexandre Charpy, Rémi Sebal (coprésidents), Charlotte Revet (secrétaire) et moi (trésorier). Nous tentons de répartir la charge de travail de manière assez équitable. En réalité, cela se fait assez naturellement, car nous dialoguons facilement et régulièrement. Nous appartenons tous au même laboratoire de recherche qui dispose d’une salle de travail commune où il est facile de se retrouver et de discuter. En fait, chacun essaye de fournir sensiblement le même effort, sauf peut-être un des présidents qui, sur la fin du projet, est le seul à dialoguer avec l’éditeur pour l’élaboration de l’épreuve du livre. Quand on est doctorant, on ne sait pas trop comment organiser un colloque. Pour Alexandre Charpy et moi, ce n’était pas la première fois que nous organisions une journée d’études. Nous étions dans la première aventure sur Désir(s) et droit, c’était un peu un rodage. Nous avions donc déjà une idée sur la façon de procéder. On définit d’abord le thème tous ensemble. Compte tenu de la visée pluridisciplinaire de notre laboratoire de recherche, nous envisageons chaque année des thèmes transversaux qui peuvent susciter l’esprit de tous les doctorants aux spécialités différentes. Ensuite vient la phase de collecte des propositions d’interventions que nous recevons après diffusion de l’appel à projets que nous avons écrit ensemble. Généralement, nous obtenons entre dix et douze propositions de la part de doctorants et de docteurs issus des différents laboratoires de la faculté et nous les retenons toutes (jusqu’à présent, puisque toutes étaient pertinentes). La phase la plus compliquée est la construction du plan de la journée d’études. En effet, les propositions que nous recevons, vu les thèmes, sont des plus variées ; il faut trouver un fil conducteur et deux grandes parties et sous-parties. C’est là le travail le plus enrichissant pour un doctorant, et à quatre, chacun rebondit sur les propositions de plan des autres et ça va finalement assez vite. Ensuite, le reste de l’organisation sollicite beaucoup moins notre matière grise, c’est de l’organisation matérielle et de la gestion administrative jusqu’au jour du colloque. Puis, nous recensons les publications des auteurs, nous les relisons et les mettons en forme. Le travail est assez lourd et là, la répartition du travail est encore divisée en quatre. En même temps, nous finalisons la quatrième de couverture. Puis enfin, vient le temps de la parution. En temps normal, ce n’est pas aisé pour des doctorants de pouvoir organiser une journée d’études, mais l’Institut de droit privé de Toulouse nous soutient dans cette démarche, intellectuellement et aussi financièrement pour la publication des actes.

 Q3. Le titre même de votre livre : Jeu(x) & droit(s), semble hésiter entre l’emploi du singulier ou du pluriel, est-ce à dire qu’il peut exister plusieurs sortes de jeux et plusieurs sortes de droits ?

R3. Le jeu est assurément polysémique. Il existe alors plusieurs jeux. D’ailleurs la construction de la journée d’études suit cette dynamique. Au fur et à mesure de l’avancement des travaux, le mot jeu est pris dans un sens qui s’éloigne de son sens originaire d’amusement. On progresse alors de l’amusement vers le comportement de l’individu sur la scène juridique (l’acteur juridique), puis vers l’interaction entre deux objets qui s’influencent, voire l’espace laissé entre les deux, puis comme le mouvement d’un mécanisme ou le fonctionnement d’un système….

R3. (suite) Pour le mot « droit(s) », ici l’objectif n’est pas de définir le droit. Les juristes s’interrogent encore aujourd’hui sur la définition de leur propre objet d’étude. On ne prétend pas participer à cette œuvre doctrinale avec cet ouvrage en traitant de ce qu’est le droit ou ce que sont les droits. Une contribution générale aurait quand même pu trouver sa place dans notre ouvrage : on songe à une présentation qui n’a malheureusement pas été proposée sur « le jeu entre les droits ». Cela aurait été l’occasion de réfléchir sur le jeu pris comme l’espace laissé entre deux pièces d’un même mécanisme, le droit dur et le droit souple. L’ « hésitation » est donc volontaire et a finalement une fonction plus classificatoire et disciplinaire que définitionnelle. Il s’agit d’évoquer les différents droits qui peuvent interagir avec la notion de jeu (droit du sport, droit de la famille, droit du contrat, droit des biens, droit public, etc.). En outre, un même jeu peut être appréhendé par plusieurs droits. Monsieur Sébal nous dit que le jeu vidéo est protégé par le droit de la propriété intellectuelle, mais le jeu vidéo est une œuvre complexe et chaque auteur disposera d’un droit de propriété  intellectuelle sur l’élément qu’il aura lui-même créé au sein du jeu, comme la musique ou les vidéos de présentation. La contractualisation du procès et la processualisation du contrat révèlent encore un double jeu entre le droit du procès et le de droit du contrat qui se croisent, se confondent, se rejettent.

Q4. Quand on lit votre livre, on comprend que, certes le jeu amuse, mais vous y laissez entendre que l’on peut aussi s’amuser avec le droit, est-ce vraiment votre façon de voir les choses ?

R4. Je ne pense pas que le droit soit amusant. On ne badine pas avec le droit. Un juge ne s’amuse pas avec le droit quand il l’applique pour trancher le différend entre deux parties. La gravité de l’enjeu et sa fonction rendent cela impossible. Le droit pose des modèles de conduite et souvent de manière contraignante. Jouer sous la contrainte n’est pas vraiment amusant. Seul celui qui n’est pas sain d’esprit pourrait se jouer des règles de droit, s’en moquer. En revanche, je pense que le théoricien peut jouer avec les règles de droit : il peut essayer d’en déformer la lettre et l’esprit pour les besoins de l’expérimentation scientifique. Il peut aussi, et c’est notre volonté, concevoir le droit comme quelque chose d’amusant quand il s’agit d’organiser des journées de réflexion au cours desquelles le droit rencontre justement une notion qui n’est pas juridique. On se plait alors à mettre en exergue ces relations. En outre, participer à un colloque et publier sur un thème en apparence un peu « léger » est plus source de plaisir que d’angoisse pour un jeune doctorant.

Q5. En relisant la pièce de Racine « Les Plaideurs » on se remémore qu’une certaine forme de jeu peut interagir entre juges, plaideurs et auxiliaires de justice. D’accord, des règles encadrent le jeu, mais le jeu peut-il réellement encadrer le droit ?

R5. À mon sens, dans la pièce de Racine, le jeu des personnages révèle une atmosphère d’incohérence. Les personnages sont là pour déformer la réalité judiciaire et se jouer des règles du procès. On pourrait donc dire avec exagération que le jeu perturbe le droit. Mais ce livre est une satire judiciaire où l’on trouve un juge quasiment fou, où l’on fait des procès aux animaux… ; mais plus sérieusement, non je ne pense pas que le jeu puisse encadrer le droit. En revanche, le jeu peut aider à la compréhension du droit. Madame Revet nous en parle : on peut très bien expliquer la vie d’un contrat par référence au théâtre. On trouve une scène contractuelle, des acteurs qui sont les parties, un souffleur qui pourrait être le juge, des tiers qui seraient spectateurs, etc.. C’est la même chose pour le procès. D’ailleurs dans l’ouvrage on trouve une fabuleuse contribution qui explique le normativisme Kelsenien grâce aux règles du Monopoly.

Q6. Votre livre évoque une certaine mise en scène possible de situations juridiques où la fiction, la dissimulation et l’apparence peuvent influencer des décisions. Par ailleurs, l’usage du bluff apparaît dans certaines formes de jeux comme le poker, par exemple. N’avez-vous pas le sentiment que certains de vos lecteurs risquent d’être déstabilisés ?

R6. Chaque contribution est bien cadrée et bien délimitée. En outre, elle évoque son lien avec le jeu. Je l’ai déjà dit, mais plus on avance dans l’ouvrage, moins le jeu est pris dans son sens premier d’amusement. La première contribution envisage la régulation des jeux d’argent et de hasard, les dernières utilisent les règles du Monopoly et la théorie des jeux pour expliquer les règles de droit. Utiliser les mécanismes ou les artifices du jeu comme le bluff au poker permet ainsi d’analyser les mécanismes du droit. Le jeu est pris comme outil de comparaison pour éclairer le jeu de l’acteur sur la scène juridique qui peut lui aussi façonner une apparence, mentir, dissimuler …

Merci, Valentin.



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